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M - Le Magazine du Monde (23/01/26)

Caractéristiques

  • Edition :
    Physique
  • Date de publication :
    23 Janvier 2026
  • Pays :
    France
  • Série :
  • Supplément du magazine :
    Le Monde

Photos

Retranscription

Robbie Williams, à Londres, le 15 octobre 2025. PHOTO : FRANK LEBON POUR M LE MAGAZINE DU MONDE, ASSISTÉ DE RORY COLE ET DYLAN MASSARA ; STYLISTE : TAMARA ROTHSTEIN, ASSISTÉE DE FAINCHE BURKE ET COCO LAROQUE ; MAQUILLAGE : GINA KANE ; COIFFURE : TERRI GRISDALE

Portrait
Depuis plus de trente ans, le chanteur britannique surfe sur un succès planétaire, enchaînant les tubes et remplissant les stades. A 51 ans, toujours sous les feux médiatiques auxquels il s’est un temps brûlé, cet ancien membre d’un boys band reste un infatigable « entertainer ». En mégatournée à travers l’Europe, il vient de sortir son treizième album, clin d’œil à la bouillonnante britpop des années 1990, qui l’a toujours regardé de haut.
C’est un mot aussi courant en anglais qu’intraduisible en français : entertainer. Littéralement, « celui qui divertit ». S’agit-il d’un amuseur, d’un fantaisiste, d’un blagueur, d’un artiste ? Les dictionnaires ont beau proposer ces traductions, aucun mot ne convient pour qualifier celui qui monte sur une scène, chante ou danse dans le seul but de faire passer un bon moment au public. Aucun vocable ne recouvre cette capacité à entraîner les spectateurs, à faire que le show soit à la hauteur.

S’il faut aller puiser dans la langue anglaise, c’est que la profession d’entertainer est née dans le monde anglo-saxon, aux Etats-Unis comme au Royaume-Uni. De Phineas Taylor Barnum, au XIXe siècle, fondateur du cirque du même nom et considéré comme le créateur du divertissement moderne, à Michael Jackson, en passant par Usher, Beyoncé ou Harry Styles, les exemples sont nombreux.
« Regardez Frank Sinatra, Dean Martin, Sammy Davis Jr ! », s’enthousiasme Robbie Williams. Assis sur le canapé d’une chambre d’un hôtel londonien, le chanteur anglais ne semble plus pouvoir s’arrêter : « Et Fred Astaire, Gene Kelly… » Intarissable, il embraye sur Harold Lloyd, génie du cinéma muet burlesque, et les Marx Brothers, fratrie venue des bas-fonds new-yorkais qui révolutionna la comédie hollywoodienne.

Il est leur héritier, il le sait. Il le revendique sans orgueil particulier. Les faits parlent d’eux-mêmes. A 51 ans, Robbie Williams est l’un des chanteurs les plus connus au monde. Ses douze premiers albums solo se sont vendus au total à 75 millions d’exemplaires. Un chiffre colossal, auquel s’ajoutent les 45 millions d’albums du groupe Take That, dont il a été membre au début de la décennie 1990.

Musique révolue
Certains de ses morceaux ont battu des records de présence continue dans les classements des meilleures ventes. A l’été 2003, il avait attiré, trois soirs de suite, 125 000 spectateurs à Knebworth, au nord de Londres. Avec un public de 375 000 personnes au total, cet épisode est encore qualifié par la presse du pays comme « le plus grand événement musical de l’histoire britannique ».
Son treizième album studio, Britpop, sorti ces derniers jours, était très attendu. Commencée en mai 2025, et censée se terminer en septembre prochain, la tournée qui l’accompagne, sa quatorzième en solo, compte 51 dates dans les plus grands stades d’Europe, dont Paris La Défense Arena, à Nanterre, devant 45 000 fans, en juillet 2025. En dépit d’un tel succès, l’homme aux tubes (Angels, Feel, Supreme…) insiste : « Je ne suis ni chanteur ni même musicien. Je suis un entertainer. Je suis de ceux qui mettent du baume à l’âme pendant quelques instants. Nous ne sauvons pas des vies. Quand je monte sur scène, mon but est de faire oublier au public ses problèmes. »

Avec trente-cinq ans de carrière à son actif, Robbie Williams est l’homme d’une musique pop révolue. Celle d’un monde sans réseaux sociaux, sans streaming, sans selfies. Rares sont ceux à avoir tenu le cap aussi longtemps et à continuer à vouloir séduire les foules. Il assume cette ambition restée intacte. Il parle de ce treizième album, dont la date de sortie, initialement prévue le 10 octobre 2025, a été décalée après que Taylor Swift, la plus grande star du moment, a annoncé dévoiler son propre album le même jour. « Je pourrais faire semblant, trouver une excuse. Mais je ne vais pas mentir, je ne veux pas passer derrière elle, je veux être numéro un. »
Une telle franchise est désarmante à un degré aussi élevé de célébrité et dans un cadre promotionnel. En interview, Robbie Williams est attentif, drôle, ironique, tandis que, autour de lui, tout est très cadré. Son manageur est dans la pièce, l’œil sur le minuteur. Avant le début de l’entretien, on nous a glissé poliment qu’il était préférable de ne pas parler politique. Le chanteur ne dérape sur aucun terrain glissant, élude à merveille tous les sujets sensibles. Un entertainer ne peut se permettre de cliver.

« Bêtise et glamour »
Si les chanteurs et acteurs qu’il évoque, les Fred Astaire, Gene Kelly ou encore Frank Sinatra, sont encore aujourd’hui des modèles d’élégance, il a toujours joué la carte de « la bêtise et du glamour », avoue-t-il en souriant. Aussi n’hésite-t-il pas à jouer avec son image. Quand le photographe de M Le magazine du Monde, Frank Lebon, lui a proposé de réaliser des photographies surexposées, en clin d’œil à sa surexposition médiatique, le chanteur s’est enthousiasmé.

Depuis ses débuts, il ne cesse de manier le second degré dans les interviews, adore raconter des anecdotes guère flatteuses pour lui ou des blagues scatologiques et sexuelles. Ses fans l’ont vu se dévêtir pendant des concerts, et le clip du morceau Rock DJ n’était rien d’autre qu’un strip-tease intégral de plusieurs minutes. Un humour très british chez un artiste qui vit entre l’Angleterre et les Etats-Unis.
Car c’est toujours à son pays natal qu’il revient, lui, gamin de Stoke-on-Trent, ville industrielle au sud de Manchester. Ainsi, il se qualifie lui-même de « chav », un mot d’argot qui désigne les jeunes Britanniques des classes populaires toujours habillés en survêtement. Il évoque aussi ses tatouages, au nombre de trente aujourd’hui. « Adolescent, je portais une croix autour du cou que je perdais tout le temps. Je voulais un tatouage et je me suis dit que ma mère ne me reprocherait pas le motif de la croix, mais je l’ai fait sur la cuisse pour le lui cacher le plus longtemps possible », raconte l’artiste. Le dernier en date ? Le logo de la maison Chanel, en hommage à l’une de ses filles, surnommée Coco.

Retour dans la décennie 1990
« Chav », il l’est aussi sur cette photographie de 1995 prise au Festival de Glastonbury, le plus grand raout d’Angleterre, où il porte une veste de survêtement Adidas rouge, et qui illustre la pochette de Britpop. Mais les graphistes se sont amusés à insérer cette image dans un cadre doré accroché au mur d’un musée. A la façon des activistes écologistes qui jettent de la peinture sur les toiles des institutions, deux militants recouvrent son portrait de rose.
Avec cette pochette, et l’album en général, Robbie Williams s’offre un retour en arrière. Il replonge dans la décennie 1990, période de bouillonnement culturel britannique qui a vu des plasticiens émerger (Damien Hirst, Tracey Emin), le cinéma national se renouveler (Quatre mariages et un enterrement, de Mike Newell, en 1994, Trainspotting, de Danny Boyle, en 1996). Et surtout, connu une révolution musicale, celle de la britpop. Contraction de British Pop, le terme définit la nouvelle vague des groupes de rock, dont Supergrass, The Verve, Primal Scream ou Pulp. Le mouvement est bicéphale, scindé en deux camps, celui des mauvais garçons de Manchester, Oasis, et celui des Londoniens étudiants en art de Blur.

Robbie Williams a leur âge, est aussi célèbre qu’eux, mais il n’a rien à voir avec ces chanteurs. « Je n’étais pas de la fête », dit-il. Il gravite dans un monde très éloigné de celui des esthètes et des dandys rockeurs énervés qui chantent leur mal-être.
Il est adolescent quand sa mère tombe sur une petite annonce destinée à des garçons voulant rejoindre un groupe de musique. A l’époque, les maisons de disques cherchent à fabriquer des boys bands, dont chaque membre est modelé pour devenir l’idole des jeunes filles. Robbie Williams a 16 ans au moment de la formation du groupe Take That. Le quintet est propret, musclé, chante des chansons d’amour sirupeuses, répète en boucle des chorégraphies très étudiées. Avec cette recette, aux Etats-Unis, les Backstreet Boys et les New Kids On The Block sont les champions des classements de ventes de disques.

Dans les pas de George Michael
L’adolescent de Stoke-on-Trent change alors radicalement de vie. Il passe des studios d’enregistrement aux plateaux de télévision. Avec ses collègues, ils font des tournées dans toute l’Europe. Les cinq garçons quittent les salles de spectacle dans des bus protégés des hordes de fans. Leurs portraits sont reproduits sur des affiches, des tee-shirts, des porte-clés. Ils sont mineurs, ou à peine majeurs, et tout leur est offert. La drogue et l’alcool circulent. Robbie Williams est particulièrement enclin à consommer des stupéfiants, au grand dam de ses imprésarios. Les tensions montent avec ses camarades, il rêve d’autre chose, de musique moins sucrée.

En 1995, son départ du groupe est annoncé. Pour autant, il ne devient pas un chanteur de la britpop en vogue. Il reste dans son pré carré de musique de variété. Robbie Williams est une star qui s’inscrit dans la lignée des chanteurs de la décennie précédente, et en premier lieu de George Michael qui, au sein du duo Wham !, a fait sensation avec les tubes Wake Me Up Before You Go-Go, Last Christmas ou Freedom.
C’est d’ailleurs ce dernier morceau que Robbie Williams reprend pour son premier single. Suivra Angels, en 1997 : « C’est la chanson qui a accompagné tous mes fans, comme une fusée qui a lancé ma carrière. » Encore aujourd’hui, sur scène, elle déclenche l’émotion du public. Il se dit fier de tous ses morceaux, même si, au cours de cette décennie 1990, il explique ne « jamais avoir été convié à la grande table de la britpop. Il y avait une forme de militantisme indé qui m’excluait de fait. » Jamais, il ne réussira à faire tomber le mépris du camp d’en face. Robbie Williams est alors trop populaire, trop adoré du public féminin, trop mignon, trop télévisuel.

Revanche
Aujourd’hui, avec le bien nommé Britpop, il prend sa revanche. « J’ai eu envie de composer l’album que je voulais sortir quand j’ai quitté Take That. » Celui-ci fait la part belle aux guitares rock. En plus de la pochette autoréférentielle, le clip du single Pretty Face est inspiré de l’esthétique des émissions de variété des années 1990, écran grésillant et images faussement captées au caméscope. Il y apparaît avec sa fameuse veste de survêtement rouge.
Le quinqua, père de quatre enfants, a conscience d’être une madeleine de Proust. Il le sait, lui que ses filles, fans de la chanteuse Dua Lipa, regardent avec un dédain tout adolescent. Surtout, il est le fer de lance d’un mouvement de nostalgie bien réelle à l’égard des stars de la pop d’hier. Les groupes actuels les plus pointus n’hésitent pas à citer Duran Duran, Alphaville ou Soft Cell, conspués autrefois par les tenants du bon goût.
Depuis quelques années, le documentaire sur des gloires de la pop est devenu un genre en soi dans l’univers du streaming. A côté des séries ou des films consacrés à des stars actuelles (les Américaines Beyoncé ou Taylor Swift, le Français Orelsan), de nombreux récits, véritables plongées dans le passé, ont vu le jour pour évoquer, sur un ton doux-amer, les trajectoires d’ABBA, des Beatles, de Wham !, ou les coulisses de l’enregistrement du morceau caritatif We Are The World. Fin janvier, Netflix diffusait un documentaire en trois épisodes sur Take That. Deux ans plus tôt, la même plateforme proposait, en trois volets, un retour sur la carrière de Robbie Williams. Il y apparaissait allongé sur son lit, en slip et marcel noirs, commentant des images d’archives.

Ces films lèvent aussi le voile sur les côtés sombres de son parcours : cures de désintoxication, remises en question, solitude, harcèlement des tabloïds (qu’il estime responsables de la destruction de sa relation avec la chanteuse Geri Halliwell, des Spice Girls), dépression à l’origine du délabrement de son couple avec Nicole Appleton, du groupe All Saints. « Ce documentaire, cet album teinté des années 1990… Je suis dans un moment très Retour vers le futur. Je passe mon temps à dire que je ne regarde pas en arrière, mais c’est exactement ce que je viens de faire au cours des cinq dernières années. »
En 2024, le chanteur s’est offert un drôle de flash-back. Sa biographie a été mise en scène par le réalisateur australien Michael Gracey (auteur, en 2017, de The Greatest Showman on Earth, sur la vie de P. T. Barnum). Dans ce film, intitulé Better Man et sorti en janvier 2025, Robbie Williams apparaît sous les traits d’un chimpanzé créé par intelligence artificielle. L’idée, pour le moins saugrenue, n’a pas convaincu le public, et le film a fait un flop et a été un désastre financier.

Santé mentale
Quelle que soit leur forme – documentaire, long-métrage ou interview – les productions consacrées au chanteur mettent l’accent sur sa (mauvaise) santé mentale. Lui-même en parle ouvertement. Pendant la promotion de Better Man, il avait ainsi lancé, dans un trait d’esprit, à la radio britannique : « Les grandes entreprises pharmaceutiques ont mauvaise réputation, mais c’est grâce à elles que je suis dans la super forme où vous me voyez aujourd’hui », mettant en avant sa consommation d’Ozempic (un médicament destiné aux diabétiques mais dont l’usage est détourné pour perdre du poids de façon drastique), d’antidépresseurs, de testostérone et de calmants. « J’ai pensé pendant des années que je ne pouvais pas dire que j’allais mal, de peur de passer pour un enfant gâté. J’avais tout et j’étais malheureux. J’étais persuadé que ma souffrance était inaudible. »

Il assure avoir été sauvé par son métier de chanteur. « Etre sur scène, dans des stades, face à des millions de personnes, m’a permis de continuer à vivre. » Se corrige : « Non, c’est ma capacité à divertir qui m’a permis de sortir la tête de l’eau, que le public soit nombreux ou non », conscient depuis toujours que la scène lui appartient : « Je suis incapable de rester assis, j’ai besoin de remplir l’espace. »
Il a été à bonne école. Longtemps, Robbie Williams a observé son père, divorcé de sa mère quand il était encore enfant. Peter Williams se rêvait performer, chanteur et humoriste, et faisait la tournée des scènes des pubs de sa région sous le pseudonyme de Peter Conway. Il s’imaginait dans la peau de Frank Sinatra. Better Man évoque à plusieurs reprises la chanson My Way, rendue inoubliable dans la version du crooner américain, et présentée ici comme un trait d’union entre le père à la très mince carrière et le fils au succès mondial. « Je suis de la vieille école. J’ai tout appris de mon père, de son oreille, et de ses héros, qui sont aussi les miens. »

De Rod Stewart à Elvis
Robbie Williams a malgré tout réussi à se constituer son propre panthéon, au milieu duquel trône Morrissey, le leader des Smiths. Adoré des mélomanes, le dandy mystérieux, intellectuel, militant végétarien, par ailleurs controversé du fait de son soutien à l’extrême droite britannique et de propos racistes, a inspiré l’un des morceaux de l’album Britpop, qui porte son nom. « Si on devait envoyer aux extraterrestres notre plus grand musicien, on aurait pu dépêcher Prince. Mais depuis sa mort, il ne reste plus que Morrissey, génie musical. »
Se sent-il sur un pied d’égalité avec le chanteur de 66 ans, avec qui il échange des mails (« juste des blagues de temps en temps ») ? Pas du tout. « L’autre jour, je me suis demandé à quoi ressemblait ma carrière. En réalité, je me sens comparable à Rod Stewart. » A 80 ans, l’interprète à la chevelure éternellement blonde et décoiffée de Do You Think I’m Sexy ?, l’un des singles les plus vendus au monde, remplit toujours les salles. En 2026, il montera plus de trente fois sur scène.

Rod Stewart n’est pas forcément élégant, ni aimé des intellectuels ou des critiques. Mais il divertit sans relâche son public. Cet été, il s’est encore retrouvé face à des dizaines de milliers de spectateurs de toutes les générations sur la scène de Glastonbury. Robbie Williams espère qu’à cet âge-là, lui aussi y sera encore. En attendant, avant chacun de ses concerts, il récite la prière avec laquelle les membres des Alcooliques anonymes commencent chacune de leurs réunions : « Mon Dieu, accordez-moi le courage de changer les choses que je peux changer/La sérénité d’accepter celles que je ne peux changer/Et la sagesse d’en connaître la différence. » Seulement, dans sa version, il n’invoque aucun dieu : il s’adresse à « Elvis ».

  • Dernière mise à jour :
    4 Février 2026